Il y a un an, j’écrivais sur ma newsletter LinkedIn : « Marc Bloch et sa modernité face à la preuve, la gestion de crise et bien sûr la CSRD »
La question se repose en ce jour de Panthéon et relier cette journée à deux événements récents : la disparition d’Edgar Morin et la publication de l’encyclique du Pape sur l’IA.
Marc Bloch et Edgar Morin se rapprochent par leur capacité à relier la théorie à l’action au risque du reproche de ne pas « s’attacher » à sa ligne de nage – ce qui est surprenant notamment pour Edgar Morin car il est l’un des fondateurs de ce que l’on appelle la sociologie-.
Edgar Morin et Marc Bloch ont été résistants peut-être avec une différence :
Marc Bloch a confronté la théorie de sa matière (l’histoire) à la pratique,
Alors que Edgar Morin a construit sa matière après la résistance.
Ils ont fait évoluer leur matière, leur domaine en poussant des lignes, en confrontant ou en capitalisant leur savoir et à ce titre ils sont des exemples. Ceci pose la question des silos : peu de juristes s’attachent au management, peu de professeur de management s’intéresse au droit, quelques économistes s’intéressent à la réglementation (comme Jean Tirole). Tous cherchent la vérité, les faits avec méthode de la complexité (Edgar Morin) ou avec une méthode de la critique (Marc Bloch). Les deux sont très proches de Max Weber ou de philosophes.
En tout cas, comme l’indique aussi l’encyclique, ils ont développé l’esprit critique celui de cette confrontation continuelle entre ce que je pense et comment je peux agir sur le terrain. Ils n’ont pas refusé la théorie comme moyen utile de capitalisation, de progrès tout comme ils ont voulu agir en tant que homme. C’est cet équilibre à rechercher.
Cette recherche de vérité me fait également penser à Etienne Klein et sa thèse de 30 années, rédigée en majorité de copier-coller (pour ceux qui suivent, l’ancienne IA – sic-). Marc Bloch l’indique : la valeur (et donc la véracité) d’un article dépend de ses sources, de son nombre de bas de pages. Auj. peu importe mais cette question pose celle de l’IA des faux scientifiques, des faux diplômés, des bandits de l’information et de la capitalisation du savoir. Ils deviennent les sachants et l’IA ne fait que les reproduire. Etienne Klein est passé d’ailleurs du statut de scientifique à vulgarisateur et c’est d’ailleurs son rôle même si le doute s’installe sur sa parole.
Cette recherche de vérité est d’autant plus importante dans ces temps d’IA comme le souligne avec la dernière encyclique du Pape -. Les titres sont évocateurs : Vérité et Bien commun, démocratie, dignité humaine et pouvoir sont analysés face à l’IA. La recherche de la vérité est un Bien commun dans lequel l’Etat, les corps intermédiaires (principe de subsidiarité) doivent jouer un rôle de régulation pour protéger le Bien commun. Marc Bloch et Edgar Morin auraient peut-être lu avec intérêt cet apport et apporter leur volonté de découvrir, de respecter la dignité humaine.
Mon texte de 2025
Marc Bloch et sa modernité face à la preuve, la gestion de crise et bien sûr la CSRD
En ces temps de Panthéon, je ne peux que me réjouir de la mise en lumière de Marc Bloch. Ne s’arrêter qu’à « l’étrange défaite » serait injuste pour la pensée de Marc Bloch. Je dois d’ailleurs avoué qu’il est l’un de mes maîtres à penser comme Max Weber et Edgar Morin, du moins dans le développement de la gestion de crise.
Le Lyonnais Marc Bloch a d’abord été un historien mais également un officier du renseignement de l’Armée française notamment lors de la Grande guerre. Il a travaillé et rédigé des articles très importants sur plusieurs thèmes. J’en retiendrai deux grands :
- celui de la rumeur, de la légende urbaine, en bref de la fake news comme « l’erreur collective de la grande peur comme symptôme social (1933), « réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » (1921)
- celui de la preuve historique appelée dans son article : « critique historique et critique du témoignage » (1914).
C’est en cela que Marc Bloch est intéressant :
Qu’est-ce qu’un témoignage lorsqu’un on n’est pas présent lors des faits ? Question existentielle pour un historien. Comment s’assurer d’une vérité ou du moins de la vérité la plus probable ?
Qu’est-ce qui fait qu’un témoignage est de bonne foi ? Ce qui pose une autre question : tous les témoignages ou critiques historiques sont-ils au même niveau ? Et pour être plus précis, l’avis d’un expert est-il davantage considéré qu’un simple témoin ou compilateurs de faits ?
Sur l’expert, peut-on faire une différence entre un ouvrage académique (expert enseignant) d’un autre qui serait praticien (comme avocat) ?
Qu’est-ce qu’un fait ou une rumeur, une légende, une fausse nouvelle ? Comment sait-on différencier le fait du stéréotype, et de la rumeur ? Est-ce que ces éléments peuvent produire une crise ?
Une question se pose : est-ce que ces questions nous éclairent sur notre actualité ?
En tout cas, les articles de Marc Bloch ont été fondateurs et m’inspirent toujours dans ma pratique de la gestion de crise éthique, et aujourd’hui des outils de compliance comme l’enquête interne, le lanceur d’alerte mais aussi le rapport de durabilité CSRD ou la cartographie des risques ainsi que le KYC.
Prenons l’exemple du KYC (évaluation des tiers) ou bien de la cartographie des risques Sapin 2 ou droits de l’homme et même de l’enquête interne : ne doit-on pas aller chercher des faits, les recouper pour s’assurer de comportements, de manoeuvres et éviter la calomnie, la manipulation ? Ne doit-on pas aller les chercher avec loyauté sans atteinte à la vie privée ? Souvenons de l’affaire Carlos Ghosn de 2011 où il avait vilipendé 3 cadres de Renault au 20 heures de TF1 pour espionnage alors que tout était faux, il était revenu 15 jours après, en s’exclamant dans un exercice de style remarquable : « nous nous sommes trompés, le procureur s’est trompé, je me suis trompé ».
Prenons l’exemple du témoignage qualifié, de la différence entre un expert et celui qui tend à en prendre le costume :
- On voit trop d’ouvrages écrits, du moins compilant des textes réglementaires sans analyse. Et Marc Bloch est formel : la qualité d’un ouvrage dépend du nombre de notes de pages, de références bibliographiques, de s’inscrire dans une pensée des anciens et de leurs analyses. Ce n’est pas compilé. C’est pourquoi on peut aussi se poser la question des ouvrages collectifs, compilant des textes sans analyse, ou regroupant uniquement des auteurs dont la qualité académique est sujette à caution. Mais attention, tout est affaire d’équilibre : le praticien est important, il est le témoin, il vient apporter un témoignage de sa propre pratique et de la confrontation entre l’analyse et sa pratique.
- Que dire de ceux qui participent à l’évaluation de l’information comme les agences de notation ESG comme Ethifinance et des labels type Ecovadis ? Ils participent à la perception de la réputation sur les critères extra-financiers. Mais c’est comparer l’analyste qui présente une méthode à celui qui ne fait que mettre à disposition un tableau à remplir et sort une note globale, pire sur ce qui ne peut pas être regroupé (peut-on sérieusement faire une moyenne entre la note sur les Droits humains et la gouvernance ou l’environnement ?
- Les droits humains seraient-ils compensables par des crédits carbone ?)… Et Marc Bloch est formel : un expert est celui qui analyse, qui démontre de manière ouverte sa méthode et la présente à la critique, son apport en tant que tiers de confiance est crucial à la différence de celui qui prend pour argent comptant ce qu’on lui communique.
- Et la gestion de crise ? Là Marc Bloch est formel. En matière de crise, on ne prête qu’aux riches. C’est votre exposition aux risques ajoutée à un fait générateur qui mettra le feu aux poudres. En bref, seule votre réputation vous protège et il existe aujourd’hui un texte pour l’évaluer et la communiquer : le rapport de durabilité CSRD.
Oui, j’ose l’affirmer car ce rapport est en fait un rapport de conformité (dynamique ?) sur l’environnement, le social et la gouvernance (conduite des affaires) : ai-je identifié mes risques éthiques (mes vulnérabilités) et ai-je mis mes outils de prévention (« mes outils de compliance ») de ces risques systémiques ?
Selon l’étude XERFI sur la CSRD, la difficulté des clients est d’identifier le coût et le service procuré. Comme je viens de le voir sur Linkedin, quel est l’apport d’un coach sportif dans la construction d’un rapport de durabilité alors qu’un bureau d’études lui a vendu une formation de 90 heures pour construire un rapport ? Comment évaluer sa compétence, son apport, son expertise ? Certes la CSRD est un travail collectif mais ce rapport demande des compétences fortes, transversales, mixant le juriste à l’auditeur, le financier aux ressources humaines… Elle demande aussi que chacune des expertises soient reconnues et mise en oeuvre : le juriste ne fait pas le travail du financier ou de l’ingénieur mais ils sont complémentaires. Rappelons-nous Marc Bloch sur ce qu’est un expert, un témoignage et les conditions pour qu’une crise se produise. C’est en cela que March Bloch est d’une modernité incroyable et je vous invite à lire ces articles sur des sujets très différents.


